Saison 3 Les Grecs et l’invention d’une nouvelle manière de penser le ciel
Épisode 6 Hipparque : l’homme qui mesura les étoiles
Depuis les premiers observateurs de Mésopotamie, les connaissances astronomiques n’ont cessé de s’enrichir. Les Babyloniens avaient découvert les grands cycles des planètes, appris à prévoir les éclipses et constitué des archives exceptionnelles. Les philosophes grecs avaient, quant à eux, cherché à comprendre les principes qui gouvernent le cosmos. Avec Hipparque, une nouvelle étape commence. L’astronomie devient une science de la mesure.
Né vers 190 avant notre ère, probablement à Nicée, en Asie Mineure, Hipparque travaille principalement sur l’île de Rhodes. Très peu de ses écrits nous sont parvenus, mais les auteurs antiques, en particulier Ptolémée, témoignent de l’immense admiration qu’ils lui portaient. Cette reconnaissance n’a rien d’exagéré.
Hipparque transforme profondément la manière d’étudier le ciel. Jusqu’alors, les astronomes s’intéressaient surtout aux mouvements généraux des astres. Hipparque cherche désormais à connaître leur position avec la plus grande précision possible. Pour cela, il réalise ce qui constitue probablement le premier grand catalogue d’étoiles. Il y recense plusieurs centaines d’étoiles visibles à l’œil nu en indiquant leur position sur la voûte céleste. Cette entreprise représente un travail colossal. Chaque étoile doit être observée, comparée aux autres et localisée avec soin. Les instruments demeurent rudimentaires selon nos critères modernes, mais l’exigence de précision est déjà remarquable.
Hipparque introduit également une idée qui nous est devenue familière. Il classe les étoiles selon leur éclat apparent. Les plus brillantes appartiennent à la première grandeur. Les plus discrètes sont rangées dans des catégories inférieures. Cette classification sera reprise, perfectionnée et demeure encore à l’origine du système de magnitudes utilisé par les astronomes actuels.
Mais sa découverte la plus célèbre est sans doute la précession des équinoxes. En comparant ses observations à des mesures beaucoup plus anciennes réalisées par les astronomes babyloniens, Hipparque remarque un phénomène inattendu. Les positions des étoiles ne correspondent plus exactement. Très lentement, au fil des siècles, l’ensemble du ciel semble s’être déplacé. Il comprend alors que les points où le Soleil traverse l’équateur céleste lors des équinoxes glissent progressivement parmi les étoiles. Nous savons aujourd’hui que ce phénomène est dû à un lent mouvement de l’axe de rotation de la Terre, comparable à celui d’une toupie qui oscille. Un cycle complet demande environ vingt-six mille ans. Hipparque ne connaissait évidemment pas cette explication. Mais son observation demeure l’une des plus extraordinaires découvertes de l’astronomie antique. Elle montre que même les étoiles, que l’on croyait immuables, peuvent révéler des mouvements lorsqu’on les observe sur des périodes suffisamment longues. Cette découverte exercera plus tard une influence considérable sur l’astrologie. Elle conduira progressivement à distinguer deux manières de définir le zodiaque. Le zodiaque sidéral, fondé sur les constellations. Le zodiaque tropical, fondé sur les saisons et les équinoxes. Cette distinction deviendra l’un des grands débats de l’histoire de l’astrologie. Mais nous n’en sommes pas encore là.
Hipparque apporte également des améliorations importantes à la trigonométrie, discipline indispensable pour mesurer les positions des astres. Grâce à ses méthodes, les astronomes peuvent calculer les distances angulaires avec une précision jusqu’alors inégalée. Le ciel devient peu à peu une immense carte. Chaque étoile possède désormais une position. Chaque planète peut être suivie avec davantage de rigueur.
L’astronomie franchit un nouveau seuil. Observer ne suffit plus. Il faut mesurer. Comparer. Calculer. Vérifier. Cette exigence scientifique fera d’Hipparque l’une des principales références de tous les astronomes de l’Antiquité. Son œuvre servira directement de fondement au travail d’un autre immense savant.
Près de trois siècles plus tard, à Alexandrie, Claude Ptolémée rassemblera les connaissances astronomiques de son époque dans un ouvrage monumental qui dominera la pensée occidentale pendant près de quinze siècles.
Avant d’aborder cette œuvre exceptionnelle, nous ferons toutefois une étape importante. Nous partirons à la découverte de la plus grande bibliothèque du monde antique, celle d’Alexandrie, véritable carrefour où les savoirs de la Mésopotamie, de l’Égypte et de la Grèce se rencontrèrent pour donner naissance à l’une des plus extraordinaires aventures intellectuelles de l’histoire.
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