Deux autres mondes : le jyotish et les astrologies chinoises

Il est tentant, lorsqu’on a grandi dans une culture occidentale, de penser l’astrologie comme un langage universel dont les signes, les planètes et les maisons constitueraient les éléments constants, variant seulement dans leurs habillages régionaux. Cette tentation mérite d’être examinée avec attention, car elle repose sur une méprise assez répandue : celle qui consiste à croire que toutes les traditions astrologiques du monde partent des mêmes bases pour aboutir, par des chemins différents, à des conclusions comparables. Il suffit de se tourner vers deux traditions parmi les plus anciennes et les plus élaborées qui existent en dehors du monde occidental pour comprendre à quel point cette hypothèse simplifie, jusqu’à la déformer, une réalité beaucoup plus riche.

La première de ces traditions est le jyotish, littéralement « la science de la lumière », pratiqué en Inde depuis plus de deux millénaires et considéré, dans la tradition védique, comme l’un des six vedanga, les disciplines auxiliaires nécessaires à la compréhension complète des textes sacrés. Le jyotish partage avec l’astrologie occidentale un vocabulaire de surface qui peut créer l’illusion d’une proximité plus grande qu’elle ne l’est réellement : on y parle de planètes, de maisons, de signes. Mais les fondements techniques de cette tradition diffèrent sur un point qui n’a rien d’anecdotique.

Le jyotish utilise en effet un zodiaque sidéral, calculé par rapport à la position réelle des constellations dans le ciel, tandis que l’astrologie occidentale, on le verra plus précisément dans le chapitre suivant, utilise un zodiaque tropical, calculé par rapport aux saisons terrestres. Ce choix technique, loin d’être un détail, entraîne un écart de plusieurs degrés entre les deux systèmes, écart qui s’accroît d’année en année sous l’effet du lent mouvement de précession des équinoxes. Un même individu peut ainsi se voir attribuer, selon le système consulté, deux signes solaires différents une divergence que peu de personnes familières de l’un des deux systèmes soupçonnent, tant chacun tient pour évidente sa propre manière de découper le ciel.

Le jyotish déploie par ailleurs des outils qui n’ont aucun équivalent direct dans l’astrologie occidentale. Les nakshatras, au nombre de vingt-sept, découpent le zodiaque en secteurs lunaires beaucoup plus fins que les douze signes, chacun porteur d’une symbolique propre, associée à une divinité, une énergie, une qualité d’action. Le système des dashas, quant à lui, organise l’existence entière en périodes planétaires successives, de durées inégales et déterminées avec précision, à travers lesquelles chaque planète du thème vient, tour à tour, exercer son influence dominante sur des années parfois nombreuses. Rien, dans l’astrologie occidentale contemporaine, ne correspond véritablement à cette architecture temporelle, sinon de façon lointaine et approximative.

Tourner à présent notre regard vers l’astrologie chinoise revient à quitter, plus radicalement encore, le terrain familier du zodiaque lui-même. Cette tradition ne repose pas sur un découpage du ciel en douze secteurs associés aux positions planétaires à la naissance, mais sur une cosmologie fondée sur l’alternance du Yin et du Yang, deux principes complémentaires et jamais figés dont l’interaction perpétuelle organise l’ensemble des phénomènes naturels et humains. À cette polarité fondamentale s’ajoutent les cinq mouvements le bois, le feu, la terre, le métal et l’eau qui ne désignent pas des éléments matériels au sens occidental du terme, mais des phases dynamiques d’un même processus de transformation continue, s’engendrant et se contrôlant mutuellement selon des cycles précisément codifiés.

L’astrologie chinoise s’organise également autour de cycles calendaires d’une grande complexité, combinant dix troncs célestes et douze branches terrestres selon un système sexagésimal qui détermine, entre autres, le célèbre cycle des douze animaux, bien plus connu en Occident que la structure profonde qui le sous-tend. Cette architecture calendaire ne s’attache pas à la position instantanée des planètes dans le ciel au moment précis d’une naissance, mais à la qualité symbolique d’une année, d’un mois, d’un jour et d’une heure, insérés dans un cycle temporel qui se répète et se combine selon des règles propres, largement étrangères à toute notion de zodiaque.

Face à ces deux traditions, la tentation de l’équivalence terme à terme se révèle particulièrement trompeuse. Certains ouvrages de vulgarisation proposent, par facilité, des tableaux de correspondance entre signes occidentaux, nakshatras védiques et animaux chinois, comme si ces trois systèmes découpaient une même réalité selon des géométries différentes, aisément superposables. Cette démarche, séduisante dans sa simplicité, méconnaît la nature profondément différente des présupposés sur lesquels chacun de ces systèmes repose. Le zodiaque occidental s’ancre dans les saisons terrestres ; le zodiaque védique s’ancre dans les constellations fixes ; le système chinois s’ancre dans une cosmologie de cycles temporels sans référence zodiacale directe. Vouloir les faire correspondre terme à terme revient à chercher une équivalence entre trois langues qui ne partagent, en réalité, ni le même alphabet, ni la même grammaire, ni parfois le même objet.

Cela ne signifie pas que ces traditions n’aient rien en commun. Toutes trois partagent une intuition fondamentale, celle d’une correspondance possible entre l’ordre du ciel, ou du temps, et l’ordre de l’existence humaine.


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